Une mère de famille arrive avec un document de son CPAS. Un couple de pensionnés hésite à franchir la porte. Un jeune demande s’il « a le droit » d’entrer. À l’accueil d’une épicerie sociale, la première question est souvent la même : qui peut faire ses courses ici, et à quelles conditions ?
Une épicerie sociale ressemble à un petit magasin : des rayons, un panier, une caisse. Elle poursuit pourtant une mission sociale : permettre à des ménages en difficulté de choisir eux-mêmes leurs produits, à prix réduit, tout en bénéficiant d’un accompagnement. Voici comment elle fonctionne en Wallonie, qui peut y accéder, ce que demande l’agrément régional, les règles d’hygiène à respecter et la manière de suivre les ménages sans que la gestion prenne le pas sur l’accueil.
Qu’est-ce qu’une épicerie sociale ?
Il n’existe pas de définition légale générale de l’épicerie sociale, et une association peut en ouvrir une sans agrément. Trois cadres servent toutefois de référence en Wallonie :
- Le Code wallon de l’action sociale et de la santé (articles 56/1 à 56/7, insérés par le décret du 23 mars 2017) : l’épicerie sociale agréée vend des produits alimentaires et de première nécessité à des prix inférieurs à ceux de la grande distribution, assure un accompagnement social, en interne ou par convention, et délivre de l’information sociale à son public.
- L’économie sociale : une I.D.E.S.S. (initiative de développement de l’emploi dans le secteur des services de proximité à finalité sociale) peut gérer un magasin social, qui vend à des prix inférieurs d’au moins 30 % à ceux de la grande distribution.
- La charte du réseau REPIS, le réseau des épiceries sociales Wallonie-Bruxelles, rédigée collectivement en 2016 au sein de la Concertation Aide Alimentaire de la Fédération des Services Sociaux (FdSS).
Au-delà des textes, les épiceries sociales partagent quelques traits : un lieu de vente qui est aussi un lieu d’accueil, une offre alimentaire et non alimentaire variée, la liberté de choisir ses produits, des prix plus bas que sur le marché et un accès réservé aux personnes en situation de précarité. Le plus souvent, l’accès est aussi limité dans le temps, le montant des achats est plafonné et un accompagnement social est proposé.
Épicerie sociale, colis, restaurant social, épicerie solidaire : quelles différences ?
- Le colis alimentaire : un ensemble de produits remis gratuitement, composé par le service. La personne choisit peu, voire pas du tout.
- Le restaurant social : des repas préparés, servis gratuitement ou à petit prix. Il peut lui aussi être agréé par la Région wallonne.
- L’épicerie sociale : des achats choisis librement, à prix réduit, par des personnes qui répondent aux critères d’accès.
- L’épicerie solidaire : un public plus large et mélangé. Elle pratique souvent une tarification solidaire : les clients en difficulté paient un prix avantageux, les autres un prix plus élevé.
Beaucoup de services combinent plusieurs formes d’aide. Une même famille peut recevoir un colis d’un service et faire ses courses dans l’épicerie d’un autre. D’où l’intérêt de savoir qui aide qui, sans compter deux fois la même famille.
Comment fonctionne une épicerie sociale au quotidien ?
D’où viennent les produits ?
L’approvisionnement mêle généralement plusieurs sources : des achats auprès de grossistes ou de centrales d’achat, des invendus récupérés auprès des commerces, des dons, des opérations de glanage, parfois un potager. Certaines épiceries distribuent aussi des denrées du FSE+, le Fonds social européen plus, qui a pris le relais du FEAD pour l’aide alimentaire. Ces denrées obéissent à une règle stricte : elles doivent être données, jamais vendues.
Comment les prix sont-ils fixés ?
Chaque épicerie choisit sa politique de prix, souvent en combinant plusieurs approches :
- la marge réduite : le produit est vendu avec une marge plus faible que dans la grande distribution ;
- le prix coûtant : le produit est revendu à son prix d’achat ;
- le prix réduit : le produit est vendu sous son prix d’achat, de 10 % à 90 % moins cher qu’en grande surface ;
- le don : les produits reçus gratuitement sont distribués gratuitement ou revendus à petit prix, notamment pour couvrir les frais logistiques.
La question de la TVA se pose aussi : certaines épiceries sociales y sont assujetties, d’autres non. Mieux vaut la trancher avec un comptable dès le départ.
Qui fait tourner l’épicerie ?
Une épicerie sociale peut être portée par un CPAS, une ASBL, une coopérative, une association de fait ou une association « chapitre XII » liée à un CPAS. Elle fonctionne avec du personnel salarié, des bénévoles, ou les deux. Pour garder un accueil digne, la formation des équipes compte autant que l’organisation des rayons : à la caisse, une personne aidée doit pouvoir faire ses courses comme n’importe quel client.
Qui peut accéder à une épicerie sociale ?
L’accès n’est pas libre. Chaque épicerie fixe ses critères dans son règlement d’ordre intérieur, d’ailleurs obligatoire pour obtenir l’agrément wallon. Les critères les plus fréquents portent sur :
- les ressources du ménage, souvent appréciées à travers le reste à vivre ;
- la composition du ménage, adultes et enfants ;
- la situation sociale : endettement, médiation de dettes, revenu d’intégration, perte d’emploi, séparation ;
- le lieu de résidence, lorsque l’épicerie dessert une commune ou un quartier.
Le Code wallon vise en priorité les personnes majeures en situation d’exclusion, qui ont des difficultés à mener une vie conforme à la dignité humaine et à exercer les droits reconnus par l’article 23 de la Constitution.
L’orientation : qui décide de l’accès ?
Selon les épiceries, l’accès passe par une orientation du CPAS ou d’un service social partenaire, ou par un entretien mené par l’épicerie elle-même. Dans les deux cas, une convention précise qui évalue la situation, qui décide et comment l’information circule entre les services. Le service qui oriente n’a pas à transmettre tout le dossier : la décision, sa durée et le budget accordé suffisent en général. C’est l’application directe du secret professionnel partagé : ne transmettre que ce qui est strictement nécessaire.
La durée d’accès et le budget d’achat
L’accès est généralement accordé pour une période déterminée, puis réévalué, avec une possibilité de prolongation. Le montant des achats est souvent plafonné par semaine ou par mois, selon la composition du ménage. Ces deux limites ont une raison d’être : l’épicerie sociale est un soutien temporaire, pensé pour accompagner un ménage le temps qu’il retrouve un équilibre, et l’offre disponible doit pouvoir profiter au plus grand nombre.
Calculer le reste à vivre
Le reste à vivre est l’outil d’évaluation le plus répandu. Il se calcule en trois temps :
- Additionner les revenus du ménage : salaires, allocations de chômage ou de mutuelle, revenu d’intégration, pension de retraite, allocations familiales, pension alimentaire.
- Retirer les charges fixes : loyer, énergie, eau, assurances, remboursements de dettes, frais scolaires, frais de santé.
- Rapporter le solde au nombre de personnes et au nombre de jours, pour obtenir un montant par personne et par jour.
Certaines grilles comparent ensuite ce reste à vivre à un plafond fixé par le service, par exemple un montant pour la première personne et un supplément par personne en plus. Ce plafond est un repère pour le travailleur social, pas un verdict automatique : deux ménages au même reste à vivre peuvent vivre des situations très différentes.
L’agrément wallon : conditions, subvention et obligations
L’agrément n’est pas nécessaire pour ouvrir une épicerie sociale, mais il est indispensable pour recevoir la subvention de la Région wallonne. Il est accordé pour une durée indéterminée, tant que l’épicerie respecte les conditions.
Les conditions d’agrément
Pour être agréée, l’épicerie sociale doit notamment :
- être organisée par une ASBL, une fondation d’utilité publique, une commune, un CPAS ou une association « chapitre XII » liée à un CPAS ;
- avoir son siège d’activité en région de langue française ;
- s’adresser principalement au public visé par le Code wallon ;
- mener des actions d’accompagnement social régulières, en interne ou par convention avec un partenaire : c’est une condition indispensable ;
- conclure des conventions de partenariat avec les services utiles à ses missions ;
- informer chaque bénéficiaire des possibilités d’insertion socioprofessionnelle, d’insertion sociale et de médiation de dettes ;
- former ses travailleurs et ses bénévoles à l’accueil ;
- établir un règlement d’ordre intérieur qui précise les conditions d’accès ;
- favoriser une alimentation saine et équilibrée, et limiter le gaspillage comme les emballages.
La demande se fait en ligne auprès du SPW Intérieur et Action sociale, par la démarche « Obtenir un agrément pour une épicerie sociale » : avant le 31 mars pour un agrément au 1er juillet, avant le 31 août pour un agrément au 1er janvier. Le nombre d’agréments est par ailleurs limité dans chaque province, en fonction du nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration et de la superficie.
Quatre catégories, trois montants
Les épiceries agréées sont classées en quatre catégories, selon les points obtenus sur quatre critères :
- le contexte socio-économique de la commune, mesuré par la part de ses habitants qui bénéficient du revenu d’intégration ou d’une aide équivalente ;
- les heures d’ouverture hebdomadaires, en moyenne sur l’année civile précédente ;
- le nombre de bénéficiaires : chaque personne aidée et chaque membre de son ménage, comptés une seule fois, quel que soit le nombre de passages ;
- le volume d’activité : le nombre de visites des bénéficiaires sur l’année.
La catégorie détermine la subvention forfaitaire annuelle : 15 000 euros en catégorie 1, 10 000 euros en catégorie 2 et 5 000 euros en catégorie 3, montants indexés. La catégorie 4, qui regroupe les épiceries dont le volume d’activité reste sous les seuils, donne un agrément sans subvention. La subvention couvre des frais de personnel, de fonctionnement, de formation ou d’intervision, mais jamais l’achat des marchandises.
Deux chiffres pèsent donc directement sur le financement : le nombre de personnes différentes aidées et le nombre de visites. Ils se reconstituent mal après coup. Une épicerie qui ne garde que ses tickets de caisse connaît ses visites, mais pas ses bénéficiaires ; une épicerie qui tient une liste de familles sans noter les passages connaît ses bénéficiaires, mais pas son volume d’activité.
Pour monter de catégorie, l’épicerie doit atteindre les points de la catégorie supérieure pendant les deux années civiles qui précèdent sa demande, à introduire avant le 31 mars. À l’inverse, une épicerie qui ne justifie plus sa catégorie pendant deux années consécutives peut être déclassée.
Ce qu’il faut rendre chaque année
Une épicerie agréée transmet chaque année, pour le 1er mars, les justificatifs de sa subvention et son rapport d’activités. Ce dernier prend la forme du RASH, le rapport d’activités simplifié et harmonisé, à compléter en ligne. Notre guide sur le rapport d’activité d’une ASBL sociale détaille la méthode pour le préparer toute l’année plutôt qu’en février.
Pour aller plus loin, les fiches « Clés pour réussir mon projet de solidarité alimentaire » de la Concertation Aide Alimentaire de la FdSS détaillent l’agrément, le calcul des points et les différents modèles d’épicerie.
Hygiène et sécurité alimentaire : ce que demande l’AFSCA
Agréée ou non, une épicerie sociale manipule des denrées alimentaires : les règles de l’AFSCA s’appliquent. Les principaux repères :
- Être connue de l’AFSCA : après l’inscription à la Banque-Carrefour des Entreprises, la demande s’adresse à l’unité locale de contrôle (ULC) de la province.
- La cotisation annuelle n’est pas due si l’organisation est une ASBL, se consacre exclusivement à des actions humanitaires ou caritatives et fonctionne exclusivement avec des bénévoles.
- Les dates : un produit dont la date limite de consommation (« à consommer jusqu’au ») est dépassée ne peut plus être distribué. Un produit dont la date de durabilité minimale (« à consommer de préférence avant ») est dépassée peut encore l’être, dans les conditions fixées par la circulaire de l’AFSCA relative aux dons alimentaires.
- La congélation de produits préemballés encore dans leur date est possible à certaines conditions, avec une date de congélation sur l’emballage.
- La traçabilité : l’épicerie tient la liste des partenaires dont proviennent ses produits. Elle n’a pas à enregistrer les produits qui sortent, puisqu’elle approvisionne directement le consommateur.
- L’autocontrôle : l’AFSCA met gratuitement à disposition un guide d’autocontrôle pour la vente aux consommateurs, des check-lists d’inspection et des formations.
Suivre les ménages sans alourdir l’accueil
Une épicerie sociale doit concilier deux exigences qui tirent en sens inverse : un accueil simple et chaleureux, et assez d’informations pour décider de l’accès, accompagner les ménages et rendre compte. L’équilibre tient en quelques informations, notées une seule fois :
- une fiche par ménage, avec chacun de ses membres, puisque l’agrément compte les bénéficiaires membre par membre ;
- la décision d’accès : qui a orienté, à quelle date, pour quelle durée et avec quel budget ;
- l’échéance de réévaluation, avec un rappel avant la fin de la période ;
- chaque passage, avec sa date et son montant : c’est le volume d’activité ;
- les notes d’accompagnement, courtes et factuelles ;
- les orientations vers la médiation de dettes, le CPAS ou l’insertion, qui montrent que l’accompagnement et l’information sociale, deux conditions de l’agrément, sont bien assurés.
Ne collecter que ce qui sert
Un dossier d’épicerie sociale contient des données sensibles : revenus, dettes, parfois santé. Le RGPD impose de ne collecter que ce qui sert la décision et l’accompagnement, de fixer une durée de conservation et de limiter les accès. Pour les pièces justificatives, noter la date à laquelle un document a été présenté suffit souvent, plutôt que d’en conserver une copie. Et le bénévole qui tient la caisse a besoin de savoir qu’un ménage a accès à l’épicerie et ce qui reste de son budget, pas de connaître ses revenus.
Compter une fois, pas deux
Les doublons faussent les chiffres plus sûrement que les oublis. Un même ménage orienté par deux services, un nom encodé avec deux orthographes, un enfant qui devient majeur en cours d’année : autant de raisons pour lesquelles le nombre de bénéficiaires d’un tableau ne correspond pas à celui du tableau voisin. Quelques règles simples évitent de longues soirées de vérification au moment du rapport : une seule fiche par ménage, une date de référence pour calculer l’âge, une définition écrite de chaque chiffre.
Ce qu’un logiciel change pour une épicerie sociale
Beaucoup de services d’aide alimentaire suivent encore leurs ménages dans un classeur par famille ou dans un grand tableur partagé. Cela fonctionne au quotidien, jusqu’au moment de compter : il faut alors recopier, dédoublonner et recompter, souvent à la main. C’est l’un des critères à vérifier avant de choisir un logiciel pour un service social. Un outil adapté permet :
- de tenir une fiche par ménage, partagée par les services qui l’aident, sans double encodage ;
- de calculer le reste à vivre à partir du budget du ménage ;
- de suivre les échéances d’accès et de prévenir l’équipe avant leur terme ;
- de cloisonner les accès : l’accueil, la caisse et l’accompagnement ne voient pas les mêmes informations ;
- de produire les chiffres de l’agrément et du rapport d’activités sans tout recompter.
Pléiades dispose d’un module dédié à l’aide alimentaire. Chaque ménage y a une fiche complète, avec ses inscriptions par service et par type d’aide (colis, épicerie, restaurant social, hygiène) et leurs échéances. Le budget du ménage calcule le reste à vivre et le compare à un plafond réglé par l’institution, comme un repère pour le travailleur social. Les notes de suivi, les documents reçus et les statistiques sur le profil des familles complètent l’ensemble, avec des accès cloisonnés par institution et par service.
Questions fréquentes sur l’épicerie sociale
Qui peut faire ses courses dans une épicerie sociale ?
Les personnes qui répondent aux critères d’accès fixés par l’épicerie, le plus souvent des ménages aux revenus faibles ou en difficulté passagère. Chaque épicerie définit ses critères dans son règlement d’ordre intérieur. Pour savoir si vous y avez droit, adressez-vous au CPAS de votre commune ou directement à l’épicerie.
Faut-il passer par le CPAS ?
Pas toujours. Certaines épiceries n’acceptent que des personnes orientées par le CPAS ou par un service social partenaire ; d’autres mènent elles-mêmes l’entretien d’accès. Le CPAS reste un bon point de départ : il connaît les épiceries de sa commune et peut examiner les autres aides auxquelles le ménage a droit.
Quelle est la différence entre une épicerie sociale et une épicerie solidaire ?
L’épicerie sociale est réservée aux personnes en difficulté, sur la base de critères d’accès. L’épicerie solidaire accueille un public plus large et applique souvent des prix différents selon la situation du client : les clients solidaires paient davantage, ce qui permet de vendre moins cher aux autres.
Une épicerie sociale peut-elle vendre des produits du FSE+ ?
Non. Les denrées du FSE+ doivent être distribuées gratuitement. Une épicerie sociale qui en reçoit peut les remettre à ses bénéficiaires à côté de ses ventes, mais jamais les faire payer.
Faut-il un agrément pour ouvrir une épicerie sociale ?
Non, pas pour ouvrir. L’agrément de la Région wallonne est nécessaire pour recevoir la subvention régionale, et il s’accompagne d’obligations : accompagnement social, conventions, règlement d’ordre intérieur, rapports annuels. Les règles d’hygiène de l’AFSCA, elles, s’appliquent dans tous les cas.
Un magasin, et d’abord un lieu d’accompagnement
Une épicerie sociale réussie se reconnaît à deux choses : les ménages y font leurs courses avec dignité, et l’équipe passe son temps avec eux plutôt qu’avec ses tableaux. Des critères d’accès clairs, un suivi réduit à l’essentiel et des chiffres qui se construisent au fil de l’eau rendent les deux possibles.
Vous gérez une épicerie sociale, une distribution de colis ou un restaurant social ? Demandez une démonstration à partir de votre propre organisation.
Cet article est une information générale, à jour au 23 octobre 2026. Les conditions et les montants de l’agrément proviennent de la Région wallonne et des fiches de la Concertation Aide Alimentaire de la FdSS (2025). Vérifiez-les auprès du SPW Intérieur et Action sociale avant toute démarche.

